Il est à la fois émouvant et déprimant de rédiger une chronique littéraire sur un auteur âgé, qui croupit en prison, avec un cancer, détenu par un pouvoir algérien qui n’a pas grand-chose à craindre de la France, et lâché par la go-gauche immigrationniste et multiculturaliste, qui voit désormais, en Boualem Sansal, un vilain auteur de la vilaine droite « suprémaciste », voire « islamophobe ». Le seul moyen, je crois, d’afficher notre soutien à M. Sansal, est a minima de lire son plus grand roman, et d’en comprendre le sens.

Tout d’abord, le conseil du professeur de philo : il serait bon d’avoir étudié et compris le fameux 1984 de George ORWELL avant de se lancer dans la difficile et exigeante lecture de 2084, son petit frère, assorti d’un sous-titre glaçant : La fin du monde. Chez Boualem Sansal, les allusions à Orwell sont fréquentes, parfois implicites, parfois explicites, et la connaissance du premier livre facilite grandement la lecture du second, sans gâcher le plaisir de lire, bien au contraire.

Pour Orwell comme pour Sansal, vous éviterez de croire que la « police de la pensée », c’est la même chose que les vilains conservateurs populistes de la très vilaine droite, alors que, précisément, George Orwell nous fabrique un totalitarisme très post-stalinien, et Boualem Sansal, un autre totalitarisme, très post-islamiste.

Autrement dit, l’actuelle go-gauche extrémiste et pro-Hamas devrait se sentir visée par les deux bouquins. Même si, bien protégée par les juges, elle n’est jamais condamnée, pas même pour antisémitisme (ce qu’elle crie à longueur de journée, l’innocente) !

1984 comporte aussi, certes, des allusions au nazisme. Mais, tout de même, l’Angsoc d’Orwell reste un socialisme de cauchemar, caricaturant surtout l’URSS des années 30, avec ses grandes purges et ses pénuries. Quant à « la religion de Yölah et d’Abi » imaginée par B. Sansal, elle ne résume pas vraiment le catholicisme du pape François, ni même le protestantisme de Donald Trump, ni même l’orthodoxie de Vladimir Poutine ! J’ignore comment mes collègues d’extrême gauche, profs de philo ou de français, commentent Orwell ou Sansal… J’imagine assez bien les contorsions intellectuelles…

Après tout, j’ai bien connu un « révolutionnaire » de salle des profs, soumis comme jamais aux idées les plus loufoques, qui brandissait la Servitude volontaire de La Boétie comme un étendard… Il voulait réveiller les consciences, le joli rebelle ! La Boétie, c’est d’ailleurs le nom d’un institut « insoumis » patronné par LFI. Nos futurs dictateurs néo-bolchos veulent nous préserver de la tyrannie ; dormez tranquille, braves gens : le petit père des peuples Méluche veille sur vos destins !

Mais revenons au livre de Boualem Sansal. Il existe une allusion explicite à Orwell : lorsque « la religion de Yölah et d’Abi » a pris le pouvoir sur la totalité du monde, en 2084, c’est après avoir vaincu un totalitarisme plus faible, celui d’un dictateur socialiste occidental, appelé Big Brother. Celui-ci a longuement résisté à l’Abistan en balançant des bombes nucléaires. Mais les populations de l’Abistan, fanatisées à outrance, méprisant la mort autant que les radiations atomiques, n’ont pas eu de mal à déferler sur ce dernier totalitarisme, laïc. Elles se sont révélées, ainsi, plus fortes que Big Brother lui-même, plus fortes que l’Angsoc lui-même. Par la suite, évidemment, tous les pays du monde sont passés sous le contrôle de l’Abistan.

Le livre, cauchemardesque, apocalyptique, autant et même plus que celui d’Orwell, laisse tout de même entrevoir un peu d’espoir et de paradoxe. On raconte, en Abistan, qu’un mystérieux pays libre, appelé Démoc ou Dmoc, subsisterait (peut-être) au-delà d’une non moins mystérieuse frontière, dans la région, précisément, où le héros, Ati, fut interné quelque temps, en sanatorium, pour y soigner sa tuberculose (ce sont ces scènes magnifiques, dans une atmosphère de misère hallucinée, qui ouvrent le roman).

À la fin du livre, Ati, revenu dans la région du sanatorium, finit presque mieux que Winston Smith, le héros d’Orwell. Protégé par un dignitaire du régime, Ati est autorisé à passer cette frontière mystérieuse, s’il la trouve. On ignore cependant s’il y réussit ou s’il termine sa vie en tombant dans quelque ravin, ou exécuté par une milice religieuse, ou assassiné par des bandits… Ici, en mode plus tragique, on n’est pas très loin de l’exil volontaire de Bernard Marx dans Brave New World d’Aldous Huxley. Par ailleurs, certains détails vestimentaires concernant les femmes (des sortes d’œillères) font nettement penser à la Servante Écarlate de Margaret Atwood.

De toute évidence, Boualem Sansal a étudié et digéré toute la culture dystopique et anticipatrice de ses prédécesseurs pour composer cette fort belle œuvre, qui se lit facilement, malgré quelques complications de détail. À lire, à acheter et à offrir, pour soutenir Boualem Sansal dans ses terribles épreuves.

Honnêtement : entre prendre une carte à LFI et acheter un roman de B. Sansal, je n’hésite pas une seconde !

Florian Mazé

Blogueur littéraire nivernais

L’article de Florian sur le site Agora Vox : « 2084 : La fin du monde » de Boualem Sansal, un îlot de bon sens dans un océan de bien-pensance – AgoraVox le média citoyen

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